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Transferts : Antonio Salamanca, scout pour Villarreal, dévoile les coulisses de son métier

"Il ne faut pas s'étonner de voir des joueurs médiocres dans des bons clubs parfois"

Par François David
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Dernière mise à jour Le 05/02/2014 à 17:11 -
Par François David - Le 05/02/2014 à 17:11
Après Tottenham et Liverpool, Antonio Salamanca est aujourd'hui scout pour Villarreal. Il nous décrypte son rôle, évoque ses rapports avec dirigeants et agents.

Comment s'est déroulé votre dernier jour de mercato ?

Antonio Salamanca : Très agité, dans la mesure où l'on a perdu un joueur (Hernan Perez, parti à Olympiakos) et que ce n'était pas vraiment prévu. Pendant 48 heures, on a ressorti toutes nos fiches sur les joueurs surveillés depuis des mois. En l'occurrence, il nous fallait un milieu de terrain. J'ai reçu beaucoup, beaucoup de coups de fil d'agents. Certains joueurs étaient proposés par deux ou trois agents différents... (sourires) Une liste a été soumise à la direction, qui s'est alors chargée de concrétiser. Et c'est pour ça que l'on a fait venir Oliver Torres. On savait que l'Atletico était en négociation avec Diego et qu'il allait moins jouer. On a sauté sur l'occasion.

Pouvez vous définir votre rôle de scout ?

A. S. : Je travaille pour trouver le meilleur joueur possible par rapport à un budget défini. Si Villarreal a deux millions, ce n'est pas un centime de plus. Notre président gère parfaitement le club. Alors c'est beaucoup de travail. En gros, je suis la France, la L2 espagnole qui est un vrai vivier, la Ligue Europa et la Ligue des champions. La Ligue Europa est plus intéressante pour nous en raison de la diversité. On voit des clubs et des joueurs que l'on n'a pas l'habitude d'observer en match.

Votre entraîneur vous demande un défenseur central par exemple. Que faîtes-vous ?

A. S. : J'ai déjà une base énorme dans ma liste de données. Le coach me demande un central ? Il doit me préciser s'il le veut droitier, gaucher, que son point fort soit le jeu de tête ou la relance, jeune ou expérimenté, dur ou fluide... Il y a mille critères. Si je n'ai pas le joueur idoine, j'appelle des agents pour qu'ils me le trouvent. Je reçois alors plus d'une dizaine de coups de fil par jour. Je décide alors en toute indépendance. Le dernier choix, c'est le directeur sportif qui le fait.

Vous parlez d'indépendance, vous êtes parfois l'objet de pressions ?

A. S. : Je sais comment ça se passe. Des agents m'ont déjà proposé de l'argent pour que je pousse un dossier. Il ne faut pas s'étonner de voir des joueurs médiocres dans des bons clubs parfois... Mais si le joueur n'a pas le niveau, comment je me justifie ? Je vais me faire virer, tandis que l'agent continuera sa vie tranquillement. Le foot est un petit monde. Tout se sait un jour ou l'autre.

" Tu peux faire une erreur, voire deux. Au bout de trois, tu es viré"

Quand vous êtes sur les stades, comment observez vous un joueur ?

A. S. : Moi, je prends beaucoup de notes. D'autres scouts ne font que du visuel. Je regarde ce que fait le joueur avec ballon et sans ballon. On observe ses déplacements, s'il comprend ce que requiert l'action, s'il ne comprend pas tout de travers... Si c'est un attaquant isolé, on va regarder comment son seul ballon est exploité, etc. Mais le plus important, c'est l'intelligence du joueur. En fait, on ne se déplace jamais au hasard. Tout le travail a été fait dans la semaine. Le jour du match, on est déjà "prêt". Très important : il faut superviser plusieurs fois le joueur. A domicile et surtout à l'extérieur. Si je suis personnellement convaincu, un autre part le voir par mesure de sécurité.

Au quotidien, cela se passe comment ?

A. S. : Nous sommes trois dans le service. Quatre télés sont branchées en permanence sur des matches. Généralement, je regarde des vidéos que l'on m'a envoyées ou j'approfondis ma connaissance sur des joueurs que j'ai déjà remarqués. J'appelle des gens de confiance dans les pays concernés, je demande à faire des mixages - nous avons un service spécialisé - ou alors je prépare mes déplacements du week-end en analysant de manière complète les données des deux équipes. C'est assez varié. Je peux aussi solliciter l'avis de mes collègues qui bossent avec moi. Scout, tu peux faire une erreur, voire deux. Au bout de trois, tu es viré. Normal... Mes journées sont souvent longues.

Pourquoi Villarreal n'hésite pas à prendre des joueurs de plus de 30 ans ?

A. S. : Chaque club a sa façon de travailler. A Villarreal, on pense qu'un mélange entre vieux vin et jeune vin peut fonctionner. Si on nous propose un attaquant de 32 ans, on ne rejette pas. Si le type met 8 buts et qu'il nous donne une place en Coupe d'Europe, alors je le rappellerai à tous les sceptiques. Arrêtons de croire qu'on est fini à 30 ans. L'important c'est de savoir si le joueur a encore faim.

Votre avis sur ce qui se passe dans les clubs français ?

A. S. : Certains travaillent bien, mais d'autres beaucoup moins. Sans vouloir offenser, la plupart sont beaucoup moins structurés qu'en Angleterre ou en Espagne. Pour un club sans pouvoir financier énorme comme Paris, Monaco, Barça, Real et j'en passe, il faut minimiser le risque. Prendre tous les renseignements nécessaires. Quand t'as repéré un gamin de 15 ans et qu'il explose, tu te dis que c'est toi qui l'as vu avant tout le monde. C'est valorisant.

C'est comme cela que vous aviez repéré Franck Ribéry ?

A. S. : A l'époque, j'étais à Alès. Le coach, René Marsiglia, recherchait un joueur percutant. Je connaissais Franck depuis Boulogne. Je considérais qu'il méritait une seconde chance et j'étais absolument sûr de ses qualités. Il était sans club... On avait organisé un match amical pour le voir évoluer. Evidemment, il avait tout explosé.

" Suarez ? Pas besoin de 50 rapports pour voir qu'il était exceptionnel"

Avant d'aller à Villarreal, vous étiez aussi passé à Liverpool et Tottenham. Un autre monde après Alès...

A. S. : (Sourires) Oui évidemment. Je bossais avec Damien Comolli.

Vous savez qu'il a mauvaise réputation en France ?

A. S. : Je vais tenter de tordre le cou à certaines vérités. OK, on a peut être commis des erreurs sur certains dossiers comme Caroll. Mais le Barça, le Real, Manchester... tout le monde se trompe aussi. A Liverpool, Damien n'était pas non plus le seul décideur (il fait référence à Kenny Dalglish, NDLR). A Tottenham, c'est quand même Damien qui ramène Gareth Bale et Luka Modric. Il prend aussi Kaboul, Assou-Ekoto et Berbatov qui a très bien marché et qu'on a vendu une fortune à Manchester United. Si on part sur Liverpool, il a aussi convaincu des joueurs comme Glenn Johnson ou Steven Gerrard de rester. Il a vendu Fernando Torres à un prix énorme. Et je ne parle pas de Luis Suarez...

Comment s'est passé le recrutement de Suarez ?

A. S. : Pas besoin de faire 50 rapports de scouts pour savoir que c'était un joueur exceptionnel. Damien m'a juste consulté. Il fallait faire vite car beaucoup de clubs. Et il est devenu à Liverpool l'un des meilleurs attaquants du monde.

Vous avez d'autres exemples ?

A. S. : J'ai gardé ma base de données de Liverpool et Tottenham. De temps en temps, je la regarde... Canales par exemple, on a voulu le faire venir chez les Spurs. La famille ne voulait pas quitter Santander et aller à Londres. A Liverpool, on a été tout près de faire Isco que je suivais depuis des années. Mais Malaga a joué sur le choix du coeur. Il venait de la région. La clause était de 6 millions. On était évidemment sûr de sa qualité.

Est ce plus facile de travailler à Liverpool qu'à Villarreal ?

A. S. : C'est sûr que quand tu te présentes et que tu dis "Liverpool", les gens ouvrent grand leurs oreilles. C'est un club mythique. Liverpool, c'était une machine de guerre. A Villarreal, il faut plus cerner les agents ou la famille. Pour les agents, certains sont supers, d'autres, je ne veux même pas en entendre parler. Cela m'est arrivé de vouloir un joueur, mais que l'agent me foute des bâtons dans les roues. A ce moment, je le dis ouvertement au joueur. Les agents vivent de commissions versées par les clubs. La plupart du temps, ils ne voient que sur du court terme. L'appât immédiat du gain. Surtout pas temps de crise. Ils vont par exemple démarcher en Russie, où la commission est plus grosse, qu'en Espagne où leur poulain sera mis plus en valeur. Ils parviennent souvent à convaincre le joueur et sa famille...

" En France, l'éducation des joueurs laisse parfois à désirer"

Quand un joueur ne vous plait pas "en dehors", vous ne le prenez pas ?

A. S. : Exactement. Cela évite beaucoup de déconvenues. À Villarreal, on fait très attention à la "vie du joueur". On fait comme tout le monde, enfin j'espère (sourires). Savoir comment il est en dehors, sa capacité à apprendre une langue étrangère, s'il a une vie saine, s'il est marié ou une fiancé... Si on apprend qu'il aime sortir, tôt ou tard, on aura des problèmes avec lui. Et lui même en aura dans le vestiaire.

Vous avez un exemple concret ?

A. S. : Je ne peux pas dire de noms car ce serait un manque de respect. Mais je préfère voir le joueur avant de le signer. Je vais manger avec lui et sa compagne pour le "sentir". J'ai failli faire signer un jeune quand j'étais à Liverpool. Très bon, très fin. Sur le papier c'était parfait. Mais quand je l'interrogeais, il ne disait pas un mot. Sa femme répondait à sa place. A partir de là, j'ai dit non. Il n'avait pas assez de caractère pour s'imposer sur et en dehors du terrain. Les faits m'ont donné raison. Il a été transféré cet été dans un grand club, mais ne joue jamais.

Est ce plus difficile de travailler avec des joueurs français ?

A. S. : En France, la fonction d'intermédiaires n'est pas régulée. Beaucoup "maîtrisent" le joueur et l'orientent vers des choix non pas sportifs mais financiers. Dans ce sens, il est plus dur de faire venir un joueur français que mexicain, argentin ou brésilien. Dommage, car il y a de supers joueurs. L'éducation en revanche laisse parfois à désirer.

Dans le sens inverse, pourquoi peu de joueurs espagnols viennent en France ?

Il y a des difficultés pour les joueurs espagnols. Arteta a bien marché au PSG. Azpilicueta aussi (à Marseille), mais il a ramé lors de sa première saison. Peut être que les joueurs espagnols ont plus de mal dans le vestiaire, qui est sûrement différent en Angleterre, en Allemagne... Après, au niveau du jeu, le joueur espagnol aime bien avoir le ballon pour construire les actions, il se sent à l'aise dans un collectif qui tourne. En France, c'est quand même beaucoup de jeu direct. L'Espagnol s'exporte merveilleusement. Mais le type de football qu'on lui propose en Angleterre ou en Allemagne lui conviendra sans doute mieux qu'en France. Enfin, il y a aussi une donnée économique. Les clubs français peuvent difficilement lutter avec leurs voisins européens, sauf Monaco et Paris. Ceci dit... Koke ou Ander Herrera, ils seraient pas mal là bas !

Crédit Photo : Offside

 

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  • François David-auteur11/02/2014 11:17

    C'est intéressant. C'est un classique. L'idéal serait d'avoir un gros agent, avec un gros portefeuille de joueurs, mais ce type de personnes n'aime généralement pas sortir en public. Ou alors, leurs confessions restent "off the record". Je le tente quand même

  • François David-auteur11/02/2014 11:15

    Excellent idée. Je vais voir ce qu'il est possible de faire. Le directeur sportif, je suis dessus depuis un moment... (les portes restent closes, mais elles vont s'ouvrir)

  • François David-auteur11/02/2014 11:15

    Je me renseigne. Donne moi ton mail stp