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Football en ex-Yougoslavie, reportage : à Mostar, le foot n’embrase plus

A Mostar, le foot n’embrase plus

Par Eurosport
Dernière mise à jour Le 12/12/2012 à 19:13 -
Par Eurosport - Le 12/12/2012 à 19:13
Notre spécialiste des Balkans, Loïc Trégoures, a assisté au derby Mostar. Naguère abrasif, marqué par les cicatrices de l'histoire, il offre aujourd'hui le visage d'une ville un peu plus apaisée.

C’était il y a presque vingt ans. Après l’incendie de la grande bibliothèque de Sarajevo par les obus serbes, c’est le vieux pont de Mostar, quatre fois centenaire, qui était détruit par l’artillerie croate. La destruction du pont a symboliquement marqué la coupure de cette si belle ville en deux, un peu plus à l’Ouest de là, le long d’un grand boulevard simplement appelé… Bulevar. De part et d’autre, des bâtiments détruits et criblés d’impacts rappellent l’intensité des combats le long de la ligne de front. A l’Est, la partie bosniaque, avec les endroits touristiques, sa rue piétonne de part et d’autre du vieux pont reconstruit, bardée de boutiques et restaurants bondés en été et agréablement déserts en novembre. A l’Ouest, la partie croate avec des immeubles, des grandes avenues et des centres commerciaux flambant neufs.

L’une des premières choses que les Croates ont faite après le conflit a été de ressusciter « leur » club, le Zrinjski Mostar, créé en 1905, et interdit sous le communiste. Pendant cette période, Mostar ne vibrait que pour le Velez Mostar, club citoyen à l’identité locale très marquée, qui a fêté cette année ses 90 ans. Le légendaire gardien stéphanois Ivan Curkovic a usé ses premiers gants dans les cages du Velez. Vahid Halilhodzic y a planté ses premiers buts. Pour faire grandir le club, le stade de Bijeli Brijeg fut construit en 1971 par les Mostariens eux-mêmes.

Seulement la guerre est passée par là, et le stade du Velez, construit à l’Ouest de la ville, s’est retrouvé côté croate. Ainsi, depuis la fin de la guerre, c’est le Zrinjski, où Luka Modric a évolué une saison, qui joue ses matches à domicile au stade de Bijeli Brijeg, tandis que le Velez est relégué dans un stade champêtre à Vrapcici, un village en dehors de Mostar.

Il y a dix ans, une tension extrême

Evidemment, la rivalité entre les deux clubs ne s’arrête pas à une histoire de stade. Le Zrinjski est le club de la communauté croate, ses supporters ultras, par provocation ou par conviction, ne ratent jamais une occasion de montrer leur nationalisme extrême, par des chants, des tags, banderoles ou avec les poings et autres projectiles. De l’autre côté, les supporters du Velez, la Red Army, bricolent entre une tradition de gauche, nostalgique de la Yougoslavie et de Tito, qui figure en bonne place sur les murs de leur café, et une identité davantage bosniaque, même si des Croates sont restés fidèles au club et à une certaine idée de Mostar à travers le temps et les épreuves.

Alors les jours de derby, on prend le pouls de la ville. Il y a dix ans, cinq ans même, la tension était extrême, et les affrontements fréquents entre les deux camps. Et puis la police a mieux fait son travail, l’intensité a baissé d’un cran, et les violences se sont peu à peu déplacées. Elles se manifestent désormais de façon prévisible en marge des rencontres internationales de la Croatie ou de la Bosnie. La dernière fois, c’était lors de la défaite de la Croatie contre l’Espagne à l’Euro 2012. Un prétexte pour aller se défouler un peu, lancer quelques projectiles, renverser quelques poubelles, mais rien de grave par rapport à ce qui a pu se produire par le passé.

Le derby déchargé de sa puissance symbolique

Cette impression d’amélioration des rapports dans la vie quotidienne, chacun, Croate comme Bosniaque, la reconnaît volontiers sur place. Même fin novembre, jour de derby à Bijeli Brijeg sous un beau soleil, l’ambiance était très détendue avant, pendant et après le match. Des policiers aux têtes d’acteurs de série B aux gendarmes mobiles ventripotents, en passant par les stadiers-lycéens, personne ne trahissait un regard inquiet. Les supporters du Velez ont été acheminés par bus sans problème, ceux de Zrinjski se sont contentés d’un craquage massif de fumigènes qui fait partie du spectacle, quelques chants offensifs de chaque côté, et même le scénario de la rencontre a souri aux locaux avec une égalisation en toute fin de première mi-temps, et le but du 2-1 victorieux marqué dans les derniers instants de la rencontre, en infériorité numérique.

Evidemment, on aurait grand-peine à parler davantage d’un match dont même l’intensité n’était pas digne d’un derby comme on peut en vivre dans les basses divisions du Sud de l’Italie. Cela dit, si le derby de Mostar peut être progressivement déchargé de cette puissance symbolique et historique néfaste pour devenir un simple match entre deux équipes rivales, cela permettra peut-être que les politiciens locaux ne fassent plus porter au football la responsabilité de tensions dont ils sont eux-mêmes les zélateurs.

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Auteur du blog "balkans' sports", Loïc Tregoures a été coordinateur et co-auteur de la publication "Les Balkans et le sport", publiée par le Courrier des Balkans en juin 2010. Doctorant en sciences politiques à l'Université Libre de Bruxelles, ses travaux portent sur les aspects politiques, sociaux et identitaires du football en ex-Yougoslavie. Il séjourne régulièrement dans la région.